Éditorial

élargir le cercle des méditerranéens


« Je pense très profondément qu’une société qui n’est pas capable de se critiquer elle-même (et très sévèrement) est a priori mauvaise. C’est vrai pour tout groupe humain : le pire est celui qui se trouve parfait. Par conséquent, il faut que soit toujours maintenue la liberté : la liberté de dire tout. Toute vérité est bonne à dire. »
Germaine Tillon1

Les textes réunis dans ce numéro s’organisent autour de deux dossiers : le premier, coordonné par notre collègue Colette Valat est relatif aux littératures féminines francophones, avec et autour de la romancière algérienne Maïssa Bey (voir introduction en p. 7-9) ; le second réunit des travaux de doctorantes de notre université sur les pratiques de table. Ce faisant, la revue Horizons Maghrébins participe à la promotion et la diffusion des recherches menées au sein de notre université émanant des divers secteurs disciplinaires.

Le dossier sur l’oeuvre littéraire de Maïssa Bey est enrichi tout d’abord par un entretien avec la romancière et poétesse Cécile Oumhani, mené sous la conduite de notre collègue Jacqueline Jondot. D’autre part grâce au point de vue personnel de l’écrivain et nouvelliste marocain Fouad Laroui sur les figures marquantes de la littérature marocaine d’expression française à travers deux générations d’auteurs et ce qu’il appelle l’« éclatement des individualités et l’apparition de la littérature féminine ». Jean-François Clément, collaborateur assidu de la revue, est à l’origine de cette proposition, issue d’une rencontre à Nancy avec l’auteur de De quel amour blessé2 et il rend hommage ici à l’écrivain et sociologue marocain Abdelkébir Khatibi (m. le 15 mars 2009).

La revue Horizons Maghrébins continue son exploration des pratiques de table dans les aires islamiques. Après la publication de deux tomes sur ce sujet, traité dans l’espace méditerranéen, c’est l’occasion de l’étudier en Inde, au Pakistan et en Iran. En effet, parmi les trois principales communautés juives de l’Inde, on trouve les « Bene Israël » (Karine Larrivière). Ils n’appartiennent pas au judaïsme rabbinique. Ils ont adopté de nombreuses coutumes et pratiques culinaires de leurs voisins hindous et musulmans. Du côté du sous continent indien, la communauté chiite ismaélienne (les Bohras) célèbrent annuellement le martyr Hussein à Kerbala. C’est l’occasion d’une cérémonie marquée par le partage d’une nourriture (Christelle Brun). En Iran, les marchands ambulants vendent des produits solides et liquides dans la rue. La chercheure iranienne Manijeh Nouri aborde ce sujet inédit du point de vue d’un artiste iranien du début du siècle dernier. Sa peinture figurative musulmane est reproduite ici pour illustrer cette approche artistique inspirée de la pratique culinaire iranienne du début du xxe siècle.

Ce dossier s’inscrit dans le prolongement de nos publications sur ce thème, réalisées sous la conduite rigoureuse de notre collègue Mohamed Oubahli, historien de l’alimentation en Occident musulman. Conjointement avec la rédaction de la revue, ce dernier a participé à la promotion des numéros sur « Manger au Maghreb », au quatrième festival du livre de Cahors en mars 20093 et à l’occasion des fêtes des vendanges organisées par la Mairie de Paris en octobre 20094.

La rubrique « Hommes, Femmes et OEuvres » accorde une place particulière à l’ouvrage du chercheur marocain Mohammed Ennaji grâce à la lecture documentée de notre collègue Yves Pourcher. Le Professeur Ennaji s’est distingué par son livre Soldats, domestiques et concubines (Balland, 1994), comme l’un des pionniers dans le monde musulman de l’étude de l’esclavage. Claire-Cécile Milatre, dans une perspective anthropologique, participe à ce dossier avec un travail inédit sur la « Servitude rituelle des maîtres. Mémoire de l’esclavage et dévotion religieuse dans une oasis du sud marocain ». L’Association « la Maison de l’Afrique à Toulouse », fondatrice des éditions de la Maison de l’Afrique à Toulouse, en partenariat avec la revue Horizons Maghrébins ont mis en débat la question de l’esclavage à l’occasion de la parution des actes du colloque international qui s’est tenu en 2005 à l’UTM « Les Africains et leurs descendants en Europe avant le xxe siècle », MAT Éditions, déc. 2008. Une somme inédite d’études associant des organismes universitaires de tous les continents5.

Horizons Maghrébins doit son dossier-photos exceptionnel au photographe français Marc Garanger. La rédaction tient à le remercier pour sa générosité. Son souci premier est de rendre hommage à ces femmes, dont les visages expriment une grande dignité. La rédaction a voulu donner au lecteur la réponse de Marc Garanger : « J’ai fait mon service militaire en Algérie comme appelé du contingent, de mars 1960 à février 1962. Pendant deux ans, j’ai subi, dans le bled, la fin de cette guerre. Pour survivre, pour m’exprimer avec mon oeil, puisque les mots paraissaient inutiles, j’ai pris mon appareil photo. Pour hurler mon désaccord. Pendant vingt-quatre mois, je n’ai pas cessé de photographier, sûr qu’un jour je pourrais témoigner. Pour les Algériens, pour l’histoire. C’est ce que je ne cesse de faire, par mes livres, mes expositions, mes multiples interviews dans les médias. La dernière exposition « Retour en Algérie » a eu lieu à St Geniez d’Olt en juillet-août 2009. Les photos suscitent des réactions très fortes. Le succès est toujours aussi grand. Un portrait de ces Femmes Algériennes a fait partie de l’exposition « Controverses » de la BNF pendant plusieurs mois. Il s’agit de Cherid Barkaoun, qui avait 40 ans en 1960. Je l’ai retrouvée, en 2004, souriante, entourée de ses enfants et petits enfants. » (Marc Garanger, le 22 octobre 2009).

Clothilde De Ravignan, dans son texte qui accompagne ces photos de M. Garanger, écrit qu’« il faut vivre avec ses photos, les laisser vivre en soi, attendre patiemment qu’elles vous livrent quelque chose de leur secret… »

Pour les animateurs d’Horizons Maghrébins, Germaine Tillon (née le 30 mai 1907 et décédée le samedi 19 avril 2009) ainsi que son oeuvre furent et demeurent un modèle qui a guidé, durant un quart de siècle, notre entreprise pour comprendre les structures historiques et anthropologiques de nos sociétés travaillées par le fait islamique et en particulier le Maghreb. Sa contribution à l’élaboration des fondements d’une anthropologie de la Méditerranée6 en témoigne. Sa parole mise en exergue de cet éditorial finira par trouver sa voie vers les Méditerranéens que nous sommes. Le courage intellectuel de l’universitaire et essayiste tunisienne Hélé Béji et la pertinence de ses analyses relatives à l’anthropologie de la décolonisation ouvrent la voix d’un Maghreb prometteur. La présence d’une voix libre comme celle de Hélé Béji a sa place dans ce numéro consacré en grande partie aux oeuvres des femmes des deux rives de la Méditerranée. Lors d’un récent débat à Alger, l’auteure de « Nous, les décolonisés » (Arléa, 20087) a souligné à juste titre que : « nous avons, paradoxalement, un privilège : appartenance à deux rives, deux mondes, déchirement, car, justement, colonisés. Et cette double appartenance, que nous croyons être notre tare, est au contraire notre force. »

Mohammed Habib Samarakandi

Toulouse, novembre 2009

Notes

1- Tillon, Germaine.- Combats de guerre et de paix. Ed. du Seuil, 2007, p. 43. [Nous conseillons vivement la consultation de ce site consacré à Germaine Tillon : http://www.germaine-tillion. org/contact/] La parole de Germaine Tillon, qui vient de nous quitter, laisse à espérer d’une société maghrébine plus à l’écoute de sa propre blessure et qui se laisse analyser et s’observer par l’autre et par ses propres fils.

2- De quel amour blessé (Julliard, 1998) : L’histoire d’un amour impossible entre un maghrébin de Paris et la fille d’un juif. Prix Méditerranée des Lycées, Prix Radio-Beur FM. Les Dents du topographe (Julliard, 1996) : La chronique d’un jeune au Maroc, un récit qui marque le refus de l’ordre établi et un sentiment de détachement pour sa patrie. Prix Découverte Albert Camus.

3- Jeudi 18 juin 2009, 105 boulevards Raspail (EHESS) : Mohamed Oubahli, responsable scientifique des deux numéros d’Horizons Maghrébins sur Manger au Maghreb présente ces derniers à l’occasion de sa communication « le Khubz (le pain) au cœur du concept de production culinaire dans la cuisine arabe médiévale ». Dans le cadre du séminaire intitulé : regards croisés sur la civilisation matérielle médiévale, animé par Perrine Mane, directrice de recherche au CNRS ; Danièle Alexandre-Bidon, ingénieur d’études ; Françoise Piponnier, directrice d’études, année universitaire 2008-2009.

Éditorial Paris le 25- juin 2009 Restaurant Volubilis : Présentation du numéro d’Horizons Maghrébins sur « Manger au Maghreb – partie II » en présence des chercheurs parisiens qui ont participé à ce numéro et tournage sur les lieux de la rencontre organisée par la revue Horizons Maghrébins pour le film « La cuisine en héritage », écrit et réalisé par Anna Mounia Meddour (sortie prévue mi-octobre 2009)

4- Samedi 10 octobre 2009, Institut des cultures d’islam. Sa communication a porté sur : « De l’unité et de la diversité des pratiques alimentaires et culinaires traditionnelles au Maghreb ».http://www.mat-editions.com/

5- Le 04 avril 2009, Yao Modzinou, Habib Samrakandi (directeur Horizons Magrébins) et Jean-Emmanuel Kamtchueng (président de la MAT) étaient à la librairie toulousaine Ombres blanches pour présenter l’ouvrage au public toulousain. Lire aussi à la Dépêche du Midi du 14 novembre 2009 : « Toulouse. Les Africains débattent de leur histoire ».

6- L’anthropologue Christian Bromberger a rendu un vif hommage à Germaine Tillon en identifiant à travers son œuvre des élaborations décisives, en particulier l’analyse de son ouvrage fondateur « Le Harem et les cousins ». In L’Homme, pp. 11-22, n° 189/2009

7- La philosophe tunisienne Hélé Béji a été invitée, jeudi 19 juin 2009, par les Débats d’El Watan à l’hôtel El Djazaïr (Alger) pour parler de son ouvrage lucide et audacieux « Nous, les décolonisés », édition Arléa 2008.