Éditorial

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écouter, échanger, comprendre la vérité de l’autre

mohammed habib samrakandi

 

Ce numéro accueille avec bonheur le dossier principal consacré à “L’Afrique en Mouvement”. Travail scientifiquement conduit dans le cadre de recherches (programme ANR-Les Suds aujourd’hui-MIPRIMO. LA MIGRATION PRISE AUX MOTS. Récits, circulation des imaginaires et dynamiques sociales dans les migrations ouest-africaines et les partenaires LLACREATIS- CEPED…) par mes collègues Catherine Mazauric et Momar Désiré Kane (lire présentation p. 9- 14 et p. 100-102).

La rédaction tient à les remercier pour ce travail de mutualisation de nos moyens. Avec ce deuxième volume1 qui accorde une large place aux recherches menées sur la zone subsaharienne, Horizons Maghrébins marque un autre pas dans ses ouvertures sur l’Afrique noire.

Le dossier rendant hommage à François de Ravignan (1935-2011), agroéconomiste et au Père Jacques Levrat (1934-2014), docteur en théologie, deux hommes de science et de dialogue, a, par certains aspects des points communs avec les dynamiques sociales au sud de la Méditerranée, voire en Afrique.

C’est dans le sillage de la Fraternité de Charles de Foucauld que je me suis intéressé au monachisme chrétien. D’abord à Marrakech, au contact des Petits Frères, en particulier Frère Gaby, aujourd’hui disparu. Ma deuxième halte fut à Toulouse à la fin des années 70. J’habitais au quartier de Rangueil, à quelques pas de la Fraternité qui avoisinait le couvent des Dominicains. J’ai pu nouer aussi une forte amitié avec le Père Jacques Jomier. Son Caire qu’il n’a cessé de chérir, lui manquait profondément. Il aimait échanger en arabe avec moi. C’est Jacques Jomier qui m’a mis en contact avec le Père Georges C. Anawati (en arabe Qanâwatî). Ce natif d’Alexandrie m’a accordé un entretien fort éclairant sur les circonstances particulières aux années 30 qui l’ont conduit à travailler avec Louis Gardet2. Nous devons à ces deux savants l’introduction des études de la philosophie arabo-musulmane et de la mystique musulmane dans les milieux des médiévistes occidentaux. Le colloque international que j’ai organisé, à Toulouse en 1988 sur la vie et l’oeuvre de Louis Massignon a ouvert à la revue d’autres horizons, en particulier ceux relatifs au dialogue islamo-chrétien. Les liens solides d’amitié, et de fraternité, qui m’attachent à Michel Nurdin3 m’ont permis de travailler, durant sept mois, dans la bibliothèque personnelle de Louis Gardet. Au programme de nos publications de 2014, marquant les 30 ans de la fondation d’Horizons Maghrébins, la rédaction publiera un texte peu connu de Louis Gardet sur Ibn ‘Arabî, daté de 1932.

C’est dire que les membres fondateurs de la revue Horizons Maghré bins ont bénéficié des recherches, des pratiques et des expériences des « Prophètes du dialogue islamo-chrétien: Louis Massignon, Jean-Mohammed Abd-el-Jalil, Louis Gardet et Georges C. Anawati » pour reprendre le titre de l’ouvrage de notre ami Maurice Borrmans4. Le contexte des années 80 était favorable au débat sur les conditions d’ouverture à d’autres cultures. Notre université avait des atouts. Elle fut pionnière sur deux plans : avec la fondation du premier centre culturel en milieu universitaire en France (1976-1977) et la création d’un Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées (DESS), en psyc h o l o g i e interculturelle. Notre université, a offert un réel accueil à nos projets d’alliances entre civilisations, fondés sur la connaissance et la reconnaissance de l’autre. Elle fait écho aussi à ce vif désir d’un apprentissage du ‘’Vivre Ensemble’’.

L’équipe de la revue Horizons Maghrébins, a renoué des liens culturels et d’amitié avec ceux et celles qui ont façonné le Maghreb et qui sont restés attachés à cet espace métissé, malgré les drames et les crises qui ont jalonné les décennies qui ont suivi les indépendances des pays du Maghreb. Dans cette perspective, le monastère bénédictin d’En Calcat nous a ouvert ses portes. J’ai pu rencontrer Denis Martin, le Père Abbé, qui a initié dès octobre 1952, avec vingt-deux moines, une expérience inédite de dialogue interreligieux dans l’histoire du Maroc. Et c’est surtout avec le Frère Alain que les échanges fraternels demeurent fructueux. Passionné par la qualité exceptionnelle des rencontres et le caractère fondateur d’une telle aventure humaine (1952-1967), j’ai entamé des recherches sur l’histoire de ce monastère de Toumliline5.

Et c’est en 2004 que j’ai demandé à des chercheurs de marquer les 20 ans de la revue Horizons Maghrébins, par des témoignages et des bilans critiques de la pratique du dialogue i s l amo - c h r é t i e n . Parmi ces personnalités figuraient Jacques Levrat et François de Ravignan. Dans un article pour Horizons Maghrébins François de Ravignan a fortement souligné sa dette à l’égard de mon pays, le Maroc, avec une attention particulière aux exclus6.

Nos deux amis disparus, par leurs exemples, nous invitent d’abord et avant tout à changer la direction de notre regard. Ils avaient une idée engagée de la fonction de l’intellectuel. Pour Jacques Levrat : « le travail intellectuel nous libère de nos a priori » et nous dispose à résister et à « refuser les oppressions physiques et psychologiques ». Pour François, « la fonction de l’intellectuel sera de prêter son intelligence, ses méthodes, sa plume à l’expression des paysans. » Tous les témoignages et études sur les oeuvres de nos deux amis disparus soulignent avec force l’importance d’opérer une véritable conversion pour s’attaquer au processus d’exclusion qui fabrique la pauvreté et nous invitent au partage, à l’écoute, à l’échange et au questionnement. Jacques Levrat a, dès 1986, souligné dans Horizons Maghrébins le caractère fécond et stimulant de nos différences pour l’expérience religieuse. Ensemble, conclut-il, « avec l’autre, nous pouvons mieux affronter les défis du monde actuel et coopérer pour devenir un monde plus fraternel7 » (p. 97). François de Ravignan, a souvent évoqué le sens et la portée symbolique du message de son ami Pierre Claverie. Message qui doit interpeller les sociétés maghrébines sur leur attitude à l’égard des minorités linguistiques, religieuses et culturelles8 : «Dans cette expérience faite de la clôture, puis de la crise et de l’émergence de l’individu, j’acquiers la conviction personnelle qu’il n’y a d’humanité que plurielle et que, dès que nous prétendons posséder la vérité ou parler au nom de l’humanité – dans l’Église catholique, nous en avons la triste expérience au cours de notre histoire – nous tombons dans le totalitarisme et dans l’exclusion. Nul ne possède la vérité, chacun la recherche » (lire le texte de Clothilde de Ravignan, p.191).

Il m’a semblé enrichissant d’associer à la présentation de ce dossier d’hommage à Jacques Levrat, les témoignages de certains amis de la ville de Beni Mellal. C’est l’artiste- calligraphe Moulay Smaïl Bourqaïba qui a eu la charge de les rassembler. Je tiens à le remercier, ainsi que toutes les personnes qui ont contribué à faire vivre la mémoire de François de Ravignan et de Jacques Levrat. Je pense particulièrement à Marie-Christine Gambart9 qui a aimablement autorisé la rédaction à utiliser les images publiques que nous possédons de Jacques Levrat, tirées de son film: Denise Masson : la dame de Marrakech.

Mohammed Habib Samrakandi

Toulouse le 10 déc. 2013