Éditorial

n°62/ 2010 - Horizons Maghrébins - le droit à la mémoire

Médias au Maghreb et en milieu migratoire : état des lieux, production-réception et enjeux politiques, économiques et culturels

Co-responsables scientifiques : Mohammed El Oifi et Nozha Smati

Médias et diversité culturelle en situation migratoire

Durant ses 26 années, la revue Horizons Maghrébins- le droit à la mémoire a eu l’occasion d’associer à plusieurs reprises à son aventure intellectuelle des journalistes tout comme son directeur a animé l’émission radiophonique hebdomadaire Horizons Méditerranéens. Revenir sur la question des médias s’est imposé et cela pour plusieurs raisons. Les unes se rapportent à l’effort de visibilité que nous comptons donner à notre publication et à nos activités culturelles sur les deux rives de la Méditerranée. Nous avons commencé par l’ouverture d’un site Internet pour la revue et la prochaine étape sera la numérisation de sa collection complète. D’autres raisons, plus objectives, concernent les enjeux de la recherche dans le champ médiatique. Celui-ci détermine le métier de journaliste et renvoie à trois types d’analyse : celui de la production des images ou des textes, celui de leur réception et celui qui porte sur le caractère discursif de l’objet produit. En 1973, Présence Africaine, revue culturelle du monde noir, avait publié un important dossier ayant comme titre : ‘’Mass-médias et civilisation noire ‘’. La rédaction de l’époque, consciente du silence ‘’périphérique’’ auquel les peuples d’Afrique étaient réduits et confinés, s’était fixé comme objectif de contribuer dans le continent africain à l’émergence de supports médiatiques capables de servir la créativité populaire et permettant de produire des œuvres de civilisation. C’est à cette condition que les peuples d’Afrique cesseront de dévorer et de consommer « les sous-produits culturels déjà mâchés que l’Europe charrie dans ses marges par mass-médias interposés » .

Trois décennies plus-tard, en 2007, la revue diasporique Africultures envisage de nouveau le même objet : ‘’Les médias sur le métier ‘’ considérant deux thèmes : celui des médias et journalistes aujourd’hui en Afrique et celui qui s’intitule : Approche culturelle des médias. . Là où le fléau de l’analphabétisme et de la nécessité d’édifier des systèmes éducatifs modernes reviennent comme une urgence, le journaliste Emmanuel V. Adjovi nous dessine un tableau prometteur en évoquant l’expérience novatrice assumée par les radios communautaires de l’Afrique, en particulier au Mali, au Bénin, au Burkina Faso, au Guinée, etc. : « Les radios communautaires se sont révélées comme un instrument de transformation sociale. En effet, elles sont essentiellement conçues comme des organismes de support des actions de développement conduites par et pour les communautés rurales de base. De ce fait, elles sont vouées à l’information locale, à l’éducation, au transfert des connaissances, à l’animation des collectivités, à l’expression populaire. Elles ont vocation à contribuer à réduire les conflits locaux, à promouvoir la scolarisation des jeunes, et en particulier des jeunes filles, à favoriser l’enracinement des valeurs civiles, à diffuser la culture et la musique traditionnelle. Elles sont également investies de la mission de supporter et d’accompagner les campagnes de santé ou d’alphabétisation fonctionnelle, de lutter contre les feux de brousse… » . Ces efforts méritoires ne doivent pas occulter le constat tragique suivant : la liberté de la presse en Afrique n’est pas la condition suffisante de la démocratie.

Nous avons voulu prolonger ces réflexions, guidées par l’éthique de notre revue, inscrite dans l’espace universitaire moins contaminé par l’idéologie. Ceci a exigé un travail de recherche de l’information qui soit de qualité et, si possible, à haute valeur ajoutée démocratique avec des réflexions indépendantes des agendas des pouvoirs .

La présentation de Mohammed El Oifi et de Nozha Smati (p.5-7), chevilles ouvrières de cette publication, du contenu des contributions relatives aux médias au Maghreb, restitue au lecteur les apports singuliers de chacune. La revue Horizons Maghrébins, soucieuse d’encourager les jeunes chercheurs, a accordé à ces derniers une place importante dans ce numéro. C’est un signe de vitalité de la recherche dans ce domaine sur les deux rives de la Méditerranée.

Dans cette publication, nous avons réservé un espace à la réflexion sur les médias arabophones en situation migratoire et à la question de la diversité. Face à la multiplication des médias arabes et africains en France ainsi que dans d’autres pays européens, des interrogations s’imposent notamment sur les stratégies médiatiques, politiques et culturelles de ces organes, sur leurs acquis en rapport avec leurs cibles et sur leurs enjeux identitaires spécifiques. Nous apportons des éléments de réponse à ces interrogations à travers des témoignages et à partir des expériences de professionnels des médias.

Parmi les invités de ce numéro, on note Ahmed Lrhziel . L’entretien réalisé avec cet acteur du terrain et professionnel de radios associatives, analyse la mission interculturelle et de proximité qu’a assumée la radio locale dont il avait la charge, éclaire les circonstances de sa création et le rôle de l’agence d’Échanges et Productions Radiophoniques (EPRA) et du Conseil National des Radios associatives (CNRA) qui ont fortement contribué à la reconnaissance et à la visibilité des radios libres. Pour ce qui est de la télévision, Agnès Levallois, journaliste et ancienne directrice adjointe de la rédaction de France 24 en charge de la chaîne arabe, nous définit sur différents : la place et la cible de cette chaîne au sein du projet France 24, le recrutement et la formation des journalistes.

Quel sens donner à la diversité et à l’immigration dans les médias français et comment peut-on aujourd’hui l’évaluer ? Afin d’esquisser des réponses à ces questions, nous publions un compte rendu de la rencontre-débat organisée dans le cadre du Festival d’origines contrôlées (Toulouse) sur le thème ‘’Médias, opinions et discours publics sur l’immigration ‘’. En s’appuyant sur des études, recherches et expériences diverses, quatre intervenants, chercheurs universitaires et professionnels des médias des minorités apportent un éclairage sur le traitement médiatique des quartiers populaires et de l’immigration tout en réfléchissant à l’approche de la diversité dans les médias français et les moyens susceptibles d’améliorer le discours médiatique stigmatisant et qui est loin aujourd’hui de refléter la diversité telle qu’elle existe.

Puis ce numéro reçoit une invitée à laquelle la rédaction rend un vif hommage : Toni Marini, historienne de l’art, avec un article intitulé « Quand artistes et poètes créaient leurs propres médias ». La publication de la bibliographie de ses travaux permet au lecteur d’apprécier la place qu’elle occupe encore dans le domaine de la valorisation des expressions artistiques et poétiques entre les deux rives de la Méditerranée.

Ursula Schmidt, artiste peintre et Gilles Bouquillon, photographe, participent au thème de ce numéro par des œuvres inédites. Qu’ils soient ici vivement remerciés.

À la suite de ‘’l’extraordinaire publicité faite à Aristote au Mont Saint-Michel...‘’, pour reprendre l’expression d’Alain de Libéra, la revue a sollicité le philosophe toulousain Alain Gérard, qui est, par ailleurs, spécialiste du marketing de la presse régionale, pour nous faire partager son point de vue au sujet de cet ouvrage de Sylvain Goughenheim.

Dans un numéro entièrement consacré aux médias au Maghreb et en situation migratoire, il convient de revenir sur ce qui fut un exemple parfait du mauvais et du bon usage de la presse écrite. En effet, il est question dans certains milieux académiques et cercles dogmatiques [voir les sites néoconservateurs ou traditionalistes], de remettre en cause la transmission arabe du savoir grec à l’Occident médiéval. Mouvements d’idées insensibles aux ouvertures aux cultures d’islam, depuis Vatican II. Ils ont identifié quelques figures emblématiques de ce travail pédagogique s’appuyant sur une grande érudition, Alain de Libera ou Mohammed Arkoun , Edward Saïd et d’autres pour dénigrer le travail scientifique déjà accompli. Ce qui est tout à fait possible à condition de donner, toutefois, des preuves évidentes et acceptables par la communauté scientifique internationale qui ne soient pas le développement d’une idéologie préfabriquée.

En 1994, déjà, Alain de Libéra, dans un entretien publié par Horizons Maghrébins - le droit à la mémoire soulignait avec force le travail la responsabilité du médiéviste : « Sans la surestimer, je crois qu’il y a une dimension thérapeutique du travail historique. Quand on corrige des stéréotypes, lorsqu’on dénonce des lieux communs, quand on rectifie des visions erronées du passé, on peut avoir une certaine forme d’action sur le monde contemporain » . Et le magazine Qantara de l’Institut du Monde Arabe revient sur ce débat en consacrant un dossier au thème ‘’Les Arabes et la Grèce ‘’ dans lequel le chercheur Régis Morelon rappelle la place centrale de la décision politique de l’époque : « Il faut insister, sur le rôle joué par al-Ma’moun, qui voulait faire de sa capitale, Bagdad, la plus brillante métropole à tous points de vue. Il a financé la recherche dans toutes les sciences exactes et a fait construire des observatoires, un à Bagdad et un à Damas. Quand la volonté politique et l’argent sont associés, la recherche démarre. »

Éduquer aux médias fait partie désormais des missions de l’éducation nationale . L’initiation aux techniques de l’information participe de la connexion entre les connaissances. L’exemple le plus significatif de cette année est offert par deux événements : celui du débat autour de ‘’l’identité nationale ‘’ et celui en cours sur une autre question qui s’interroge sur le statut de l’étranger et de l’autre dans la société française...

Toulouse, septembre 2010

Mohammed Habib Samrakandi